MARTHE VASSALLO

La situation des intermittents du spectacle en Bretagne et en France

Marthe Vassallo, une de plus belles vois de la chanson bretonne

Après quelques mois de repos lors de l'hiver les intermittens du spectacle montent encore sur scène en préparant de nouvelles actions pour la saison 2004 des festivals en France.

Lors d'un rencontre en Bretagne l'année dernière c'était la chanteuse betonne Marthe Vasallo qui m'a parlé des problèmes qui seront imposé aux musiciens et techniciens en Bretagne comme en France par la réforme des allocations chômage.


Comment est la situation actuelle des intermittents du spectacle ?

En France les artistes ne sont pas des professions libérales comme partout ailleurs mais des salariés. Chaque fois que je vais faire un fest-noz ou un concert, j'ai un contrat à durée déterminée avec l'organisateur de la fête (ou avec éventuellement mon agent si c'est lui qui a vendu le concert).

Dans tous les cas, j'ai un contrat qui dit que je commence à travailler tel jour et que je finis de travailler tel jour. C'est ce qui nous permet d'avoir droit aux allocations chômages, les allocations chômages de ce qu'on appelle les intermittents du spectacle - ceux-ci sont, dans les faits, la quasi totalité des artistes professionnels et une bonne partie des techniciens du spectacle vivant du cinéma et de l'audiovisuel.

C'était un système qui partait d'une année de référence. On regardait combien d'heures de contrat on avait sur un an. Il fallait un minimum de 507 heures sous contrat par an. Chaque cachet comptant pour 12 heures, pour un musicien, en règle générale, ça correspondait à un minimum de 43 jours sous contrat. Ça pouvait être 43 concerts, ou moins de concerts et des jours de répétition, puisque des jours de répétition salariés étaient pris en compte aussi.

Bien sûr, ce temps de travail - j'insiste - ne correspondent qu'à un temps sous contrat, donc, à un temps où on est payé par un employeur.

Si on avait les 507 heures minimum sur une année A on avait droit à des allocations chômages pour les jours on ne travaillait pas au cours de l'année B ; chaque mois on déclarait combien des jours on avait travaillé, on touchait des allocations pour les autres jours et à la fin de l'année B on regardait le nombre de certificats de travail qu'on pouvait présenter, on le comparait évidemment à ce qu'on avait déclaré pour éviter les fraudes, et si on avait à nouveau 507 heures au cours de l'année B on avait à nouveau droit à des allocations sur l'année C et ainsi suite… pareil de l'année C sur l'année D etc…

Et tout ça vraiment sur 12 mois : chaque année à la même date c'était réétudié. On pouvait bien vivre. Un musicien qui travaillait, qui était assez reconnu pour travailler pas mal et touchait des ASSEDIC (Associations pour l´emploi dans l´industrie et le commerce) (= des allocations chômage) arrivait à gagner correctement sa vie. Ce qu'on fait de ces ASSEDIC ? Ça sert en fait à vivre tout le reste du temps où on travaille sans être sous contrat - concrètement pour un musicien, c'est le temps de travail personel, le temps où on vocalise ou le temps d'autoformation (ou de formation tout court d'ailleurs), le temps où j'ai pris mes cours de chant, le temps où j'étais sur la route pour mes cours de chant, le temps où on va rendre visite à des employeurs… et puis aussi le temps de ce qu'on appelle la recherche de contrat : on va voir des gens susceptibles de nous faire travailler, on est au téléphone, on écrit des courriers, on rédige des contrats, on va faire des photos…

Ça aussi c'est du temps de travail pas payé. En outre, en musique c'est très rare que les répétitions soient prises en charge, [les employeurs attendent de nous que nous débarquions avec des projets prêts à monter sur scène, voire déjà rôdés !]

Un temps auquel on ne pense pas non plus c'est le temps de promotion. C'est à dire le temps que je passe par exemple pour faire des photos, ou quand un disque sort : pendant trois semaines on va être sur les routes pour faire des émissions de radio et de télé. Ça aussi, personne ne nous salarie ça.
Donc les ASSEDICS servent à ça. Moi et plein de collègues, quand on fait notre déclaration d'impôts chaque année, on s'aperçoit que le montant des frais professionnels est égal ou supérieur à celui de nos allocations chômage. C'est-à-dire que cet argent qu'on nous accorde, on le réinvestit aussitôt dans notre métier, pour fournir à nouveau des choses qui plaisent à la communauté - puisque, si ça lui ne plaisait pas, si ça n'avait pas une utilité sociale, on n'aurait pas les fameux 43 cachets. C'est une espèce de donnant-donnant avec la société.

Ce qui se passe actuellement, c'est que le patronat français, le MEDEF, au lieu de regarder le corps social dans son ensemble, regarde organe par organe. Il dit : les artistes, les intermittents du spectacle coûtent beaucoup plus à l'assurance-chômage qu'ils ne remportent. Il faut baisser ça ! (C'est la même chose qui se produit avec les professeurs et le personnel éducatif, les chercheurs, etc. On regarde le coût d'une profession sans regarder les richesses qu'elle génère indirectement, et l'équilibre social auquel elle participe.)

Le MEDEF et la CFDT ont imposé un nouveau système qui va simplement faire qu´ une personne sur trois qui vivait de son métier d'artiste ou de technicien ne va plus en vivre l'année prochaine. Ils prétendent vouloir réduire le déficit : dans les faits, il n'en sera rien parce que leur système est très, très mal fichu. C'est très compliqué, et pas forcément facile de rentrer dans les détails, mais concrètement, là où on pouvait vivre correctement d´ un minimum de 43 contrats annuels pour être en sécurité, il va falloir en faire 60 ou 70, et répartis régulièrement dans le temps. Et ça c'est très, très difficile pour tous les artistes et particulièrement pour les musiciens, pour une raison toute bête qui est qu´ un musicien est sous contrat le plus souvent les week-end. Il n'y a que 52 week-ends dans l'année parmi lesquels certains où il n'y a rien : autour des week-ends de Noël par exemple, c'est toujours une période très creuse, la rentrée, la fin de l'année scolaire… Ce sont des périodes très creuses pour quasiment tout le monde. Tout ça fait que, autant 45 à 50 fois dans l'année pour quelqu'un qui est un peu reconnu, c'est possible sans trop de difficultés, autant par contre 60 à 70 ça veut dire un rythme de travail énorme.

Concrètement, moi je devrais réussir à m'en tirer l'année prochaine et peut-être l'année après. Philippe Ollivier aussi (mon partenaire dans Bugel Koar). Mais si on va y arriver, si on arrive, ce sera parce que l'un et l'autre, en fait, on exerce finalement plusieurs métiers - tous des métiers artistiques, mais plusieurs : Philippe est ingénieur du son en plus d'être musicien et moi, en temps qu'artiste d'opéra, je vais faire un tout petit rôle soliste à l'Opéra de Rennes cet hiver. C'est quasiment comme si j'avais un autre métier, je mène deux carrières…

Mais ça va produire plus de quantité que de la qualité ?

Marthe Vassallo parlant de la situation des intermittents de spectacle Oui, de toute façon, oui ! On va être contraints tous de travailler énormement - mais on travaille déjà tout le temps ! Ce qui va changer, c'est qu'on va être contraints d'accepter n'importe quoi, et d'aller faire des choses ne servent à rien artistiquement, qui font pas avancer les choses . On va perdre tous énormement.

De choses l'une : pour quelqu'un qui va sortir du système, ça veut dire qu'il va se débrouiller avec un revenu annuel entre 4.500 et 6.000 euro par an, puisque le montant de ses cachets en gros ce sera ça ; pour ceux qui resteront, ça va être multiplier les contrats, c'est-à-dire accepter des petits contrats qui vont dévaloriser notre travail, accepter d'aller travailler forcément dans des mauvaises conditions : les choses qu'on refusait aujourd'hui, il va falloir qu'on les accepte. On va être en position de faiblesse vis-à-vis à des employeurs qui sauront très bien qu'on est obligés d'accepter ce qu'ils nous proposent.

Autre chose : dans le temps que financent les allocations chômage, il y a aussi le temps de repos qui est très important. En clair, pour dire les choses comme elles sont, quand je vais jouer avec Loened Fall, j'ai un cachet de 150,00 euro par soir. Je pars de chez moi entre 3 et 5 heures de l'après-midi. Quand je reviens, soit il est 5 heures du matin, soit c'est le lendemain après-midi. Donc, concrètement, j'ai été prise par mon travail au minimum 12 heures, et ça peut aller jusqu'à 24 ou 48 heures, suivant les distances. Quand tu te couches à 4, 5, 6, 7 heures du matin, ou que tu es rentré dans la nuit, je peux te dire que le lendemain tu ne fais pas grand chose, [même pas du loisir (trop fatiguée, et puis il faut reposer la voix, pas question d'aller causer fort dans un bar, par exemple)… Au total, chaque fest-noz mobilise donc deux à trois jours que je ne peux pas employer à faire autre chose, pour 150 euros une fois par semaine, dont la moitié est immédiatement absorbée par mes frais professionnels, je le rappelle… Je fais un métier que j'adore et qui me procure des joies immenses, mais j'ai mon loyer à payer comme tout le monde !]

Il y a plein de choses comme ça. Un autre truc : plus on est connu, et plus c'est difficile de faire énormement de contrats, parce qu´on est plus visible, a fortiori pour un chanteur. Un musicien un peu obscur mais qui joue bien, il peut faire 80, 100 concerts par l'année sans que personne ne s'en rende compte. Moi, si je vais chanter 100 fois par l'année, ça se voit, et on me le reproche en me disant: on ne voit que toi ! (rire…)

L'été 2002, j'ai chanté un soir sur trois avec six formations différentes. Le résultat, c'est d'abord qu´à la fin de l'été, j'étais épuisée. Ensuite, pendant ces deux mois-là, je n'ai eu absolument pas le temps de créer autre chose, de travailler à autre chose. Je n'ai pas eu le temps d'entretenir mon instrument : ma voix. Je n'ai pas eu le temps d'écrire des chansons, de créer des spectacles etc… Tout cet été-là, sur trois jours il y avait une journée sur les routes, une journée sur place à préparer le concert et à le faire, et la 3ème journée j'étais incapable de faire quoi que ce soit, les quatre fers en l'air, à récupérer. Le comble, c'est que j'ai commencé à lire dans la presse cet été-là que, quand même, on me voyait beaucoup… Donc, en gros : plus ça marche, plus c'est difficile de continuer.

[Pour toutes ces raisons, nous savons tous que le rythme de contrats qu'impose la nouvelle réforme est intenable au-delà de quelques mois. Et ceux qui ont conçu cette réforme le savent très bien aussi !]

Le nouveau système, concrètement, ne nous permettra de vivre de notre métier que dans les périodes où ça marchera très fort. Et la moindre baisse de régime sera fatale - ou pratiquement l'arrêt de chaque projet qui aura beaucoup marché, parce que quand on a beaucoup tourné pendant un an, deux ans, trois ans sur le même projet, c'est pareil : on n'a pas le temps de préparer le suivant… A la fin de ce projet-là,on se retrouve le bec dans l'eau : on sera éjecté du système de la même façon.

C'est une lecture commerciale du spectacle. Au niveau européen, ce qu'on peut dire à tes lecteurs, à tes internautes, c'est qu'on entend souvent: " mais vous ne vous rendez pas compte, même le nouveau système que vous avez est vachement mieux que tout ce qu'il y a ailleurs en Europe". Et nous, ce qu'on veut dire c'est l´inverse, il aurait fallu que le reste de l'Europe petit à petit s'inspire de ce qu'il y avait ici. J'ai parlé de ça ce week-end avec des artistes irlandais et britanniques et c'est terrible : des gens qui ont passé des années en tournées internationales,qui ont vendu plein de disques, qui sont des autorités dans tel ou tel instrument, sont obligés d'exercer une autre profession. C'est une stérilité artistique, ces gens feraient des choses immenses s'ils pouvaient en avoir le temps et la possibilité financière. Ceux qui pourraient prendre des risques, proposer des choses nouvelles, faire évoluer la musique, n'ont pas les moyens de le faire.

Le paysage ailleurs dans le monde, c'est d'un côté la musique commerciale, et de l'autre des gens qui, à la base, se démerdent avec des payes de rien, des gens qui peuvent pas vivre de ce qu'ils font et qui cessent assez vite de le faire parce que c'est physiquement et financièrement intenable - et entre les deux il n'y a rien.

En Bretagne il y a quelque chose entre les deux, une sorte de " classe moyenne " des artistes, à laquelle correspond une effervescence des organisateurs associatifs, parce que jusqu'à présent cet espace était rendu possible par les aides aux artistes. C'est ça qui est en train de se casser la figure.

Yann-Fanch Perroche, l'accordéoniste, a téléphoné à 50 collègues, membres des groupes les plus connus et sur 50 quarante lui ont répondu qu'ils étaient sûrs de ne plus avoir d'allocations chômages l'année prochaine. Ça fait 40 personnes sur 50, 4 sur 5 ,qui vont vivre avec entre 4.500,00 et 6.000,00 euro l'année prochaine et parmis eux, il y a des gens parmi les plus connus. Des gens qui font autorité en matière de musique bretonne.

Et encore une fois: ce qui me permet de me dire que peut-être je vais m'en sortir, c'est finalement le fait d'avoir une autre activité… Ceci dit, physiquement, je ne sais pas jusqu'où je peux aller, je ne sais pas jusqu'où je tiendrais. Plus personne ne peut savoir ça.


(interview: Willi Rodrian 2003/04)

Discographie:

1993, Gwerzioù et chant de Haute-Voix (France 3 Ouest)
1996, Skoulad ar Gouroug (TES)
1998, 20 Vloaz Diwan (Ciré Jaune)
1998, Loened Fall: An Deiziou zo Berr (An Naer Produksion)
1999, Instruments du Diable, Musiques des Anges (Dastum)
2000, Bugel Koar: Ar Solier (An Naer Produksion)
2001, Azeliz Iza (Keltia Musique)
2001, Skaliero: Beg ar vins (Keltia Musique)
2002, Gilles Le Bigot: empreintes (Keltia Musique)
2003, Loened Fall: À l'état sauvage (An Naer Produksion)